Peyman Karimi : prison à ciel ouvert

Privé de passeport depuis 2 ans, l’opposant iranien bloqué au Liban a entamé une grève de la faim devant l’UNHCR pendant 22 jours pour qu’on le lui rende et faire valoir ses droits en tant que réfugié.

Peyman Karimi aka Nick, le 17 novembre 2022, Beyrouth. Réfugié iranien privé de passeport depuis 2 ans, il a entamé une grève de la faim le 31 octobre pour faire entendre ses revendications et être relocalisé auprès de Marianne, son épouse norvégienne. (Audrey M-G pour Les Répliques).

Sa vie inspirerait un scénario hollywoodien. À L’instar de son homonyme Merhan Karimi Nasseri qui avait inspiré le film The Terminal de Steven Spielberg et Tombés du ciel de Philippe Lioret, Peyman Karimi se retrouve coincé au Liban, apatride et sans papier à la suite d’une arrestation abusive et injustifiée après avoir ouvertement milité contre le régime islamique d’Iran en 2019 lors de la Révolte d’octobre. 

Citoyen du monde et fervent défenseur de la liberté, un regard lumineux et généreux, Peyman Karimi préfère qu’on l’appelle Nick. Malgré la faiblesse de son état, c’est avec sa douce voix qu’il accepte de raconter son histoire. Issu d’une famille très conservatrice et pro-régime, Peyman se convertit pourtant au protestantisme et quitte l’Iran en 2008 pour poursuivre des études en Hongrie. Pendant 5 ans, il étudie la médecine. À cause de son état de santé et de traumas dus à des abus subis pendant l’enfance, il quitte le pays. Pays qui n’est pas connu pour son accueil des étrangers ni pour son ouverture d’esprit. Une nouvelle aventure se profile alors au Canada où il entamera alors un nouveau cursus en ingénierie. Malgré son intégration, 2017 n’est pas une bonne année pour lui. Sa famille en Iran dilapide tout l’argent destiné à ses études et il se retrouve sans aucune ressource. C’est au Nicaragua qu’il trouvera refuge. Pour la première fois de sa vie, il se sentira enfin chez lui et en parfaite harmonie avec ses valeurs, ses engagements et sa façon de vivre entouré de personnes qui lui sont chères et sur lesquelles il peut compter et se reposer. 

En Avril 2018, un soulèvement populaire va fortement secouer le pays à cause d’une réforme des retraites du gouvernement de Daniel Ortega. Peyman doit en parallèle renouveler son VISA. Le pays paralysé et la violence des manifestations ne lui laissent pas le choix: il doit repartir au Moyen Orient, une des seules régions du monde qui ne requiert pas de VISA en étant iranien. Classé au 102ème rang sur 112, le passeport iranien ne permet de voyager sans VISA que dans 42 pays sur 227 (source: Henley & Partners ).

Nick devant son abri, en face du siège de l’UNCHR à Jnah, banlieue sud de Beyrouth, le 17 novembre 2022. Abri qu’il partage avec un ancien co-détenu iranien qui est devenu son ami et qui le soutient dans son action en faisant lui aussi une grève de la faim pour dénoncer les conditions des réfugiés iraniens au Liban. (Audrey M-G pour Les Répliques).

Être Iranien au Liban relève presque du tabou. Les relations géo-politiques qu’entretiennent l’Iran et le Liban ne peuvent faire fi de la présence du Hezbollah, parti politique et groupe islamiste chiite créé à la suite de la révolution islamique iranienne et l’intervention militaire israélienne au Liban de 1982 pendant la guerre civile libanaise. Financé et armé par l’Iran, le Hezbollah est placé sur la liste des organisations terroristes par de nombreux pays dont 6 monarchies du Golfe. « Lorsque tu dis que tu es Iranien, ici au Liban, il y a deux sortes de réactions : soit on te souhaite la bienvenue et les gens sont très « friendly » avec toi tant qu’ils ne savent pas que tes valeurs ne vont pas dans le même sens que les leurs, soit ils remarquent tout de suite que tu es iranien et te rejettent complètement » confie-t-il.

Pour s’intégrer, il doit donc mentir sur ses origines et se fait passer pour un canadien tout au long de son séjour. Séjour qui commence à s’éterniser car la situation au Nicaragua ne se calme pas et l’argent commence à manquer cruellement. Pour renflouer ses poches et remettre de côté, il accepte de travailler sans permis malgré les risques que cela comporte pendant 2 ans.

En 2019 éclate la Thawra, soulèvement populaire libanais d’une ampleur inédite. À la suite de l’annonce d’une taxe sur la messagerie gratuite WhatsApp que le gouvernement entendait imposer à tous les usagers, la population descendait dans toutes les rues du pays pour dénoncer outre la taxe téléphonique inique, le clientélisme et la corruption de la classe dirigeante. Peyman s’y rendait pour documenter les évènements. En novembre 2019 s’en suivent des manifestations en Iran contre l’augmentation du prix du carburant annoncée par les autorités en prenant pour cible la République islamique et ses plus hauts dignitaires.

« Ce qu’il se passait en Iran à l’époque, la répression, c’était la même chose que ce qu’on peut voir maintenant sauf que le régime avait bien caché tout ça au monde. Tous les yeux étaient rivés sur le Liban, alors j’en ai profité pour afficher mon soutien à la révolte iranienne » poursuit-il. 

Arborant un portrait d’Ali Khamenei sur lequel il a dessiné le signe interdit, il se rendait à peine sur les lieux que deux individus l’arrêtent. Entre Gemayzé et la Place des Martyrs (où se rassemblent les contestataires) : « Deux hommes m’on arrêté pour me demander une photo, j’ai dit ok! Une fois fait, ils ont arraché ma pancarte et ont commencé à mal me parler et à me menacer en disant que je ne devais pas critiquer leur leader ». Comme il le confiera aussi à Victoria Werling, qui l’a interviewé pour Ici Beyrouth, il se souvient leur avoir dit : « Je suis iranien, il y a des manifestations dans mon pays, je veux montrer mon soutien. ». Ce à quoi les hommes lui ont répondu : « Non, tu n’es pas iranien. Tu es américain et tu dois retourner dans ton pays ». (source: Ici Beyrouth, reportage de Victoria C. Werling du 15 novembre 2022: https://icibeyrouth.com/liban/153323).

Grâce à un moment d’inattention des deux hommes, il réussit à s’échapper. Pourtant, cette déconvenue ne s’arrête pas là. Dès le lendemain, ces mêmes hommes sont en bas de sa fenêtre à prendre des photos de son appartement. Sans aucun moyen de se défendre ni d’en référer aux autorités. Puis plus rien. La mésaventure semble se tasser. Il rencontre son épouse, une Norvégienne venue faire ses études à Beirut et la vie poursuit son chemin. En Juillet 2020, le véritable cauchemar commence. Il est violemment arrêté et son appartement est perquisitionné. Pendant 17 jours, du 26 juillet au 11 août 2020, il ne cessera de subir maltraitances, humiliations, privation d’eau et de nourriture, interrogatoires incessants. 17 jours de routine infernale. Réveillé à 6:00 du matin, il sera interrogé toutes les 5 heures quotidiennement sans relâche avec entre les deux séances, l’obligation de rester accroupi et immobile. Malgré ses demandes, on refuse de lui délivrer le motif de son arrestation, un appel à son épouse ou même une douche. De la privation de liberté, on est passé à la privation de dignité. 

Pour rappel, les États ont l’obligation positive d’assurer de manière adéquate l’intégrité physique et psychologique et le bien-être de toutes les personnes détenues. La torture et les mauvais traitements peuvent prendre plusieurs formes : ils peuvent être d’ordre physique ou psychologique et peuvent résulter aussi bien d’actes intentionnels (menaces, coups, viols, etc.) que d’omissions (par exemple priver un·e· détenu·e· de nourriture et d’eau). Le critère essentiel d’un traitement dégradant ne réside pas dans la gravité de la douleur infligée, mais dans l’intention d’humilier ou de rabaisser une personne. L’Article 7 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques précise : « Nul ne sera soumis à la torture ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.(…) ». Certainement faute de preuves et aux vues des graves entraves commises par ses geôliers, Nick sera finalement relâché. Son épouse, Marianne D. l’avait attendu et demandé sa remise en liberté tout du long sans qu’il ne le sache. À la suite de ces évènements, leur unique volonté est de quitter le pays. Un nouveau problème se pose, tout lui a été confisqué, son passeport inclus. Le seul moyen pour lui de le récupérer est de se rendre à l’Ambassade d’Iran. Vivant dans l’illégalité, s’y rendre le renverrait directement au pays. Opposant au régime, converti au protestantisme, une mort certaine l’y attend. Alors que son passeport a encore une validité d’un an. 

Pendant 2 ans, son épouse et lui ont du radicalement changer de mode de vie, vivant dans la peur d’une nouvelle incarcération ou d’une extradition vers l’Iran. À ce jour, Nick vit toujours dans une angoisse permanente, entre attaques paniques et manque de sommeil, le trauma l’empêche d’aller de l’avant. Coincé au Liban sans aucune identité, il entame de nombreuses démarches auprès des autorités compétentes comme l’UNHCR (Haut Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés). Il n’obtiendra son statut de réfugié que le 24 septembre dernier. Le Liban n’a jamais officiellement ratifié la Convention de Genève de 1951 et a fait inscrire dans sa Constitution le refus de l’implantation des réfugiés. Ainsi, ils restent privés de toute protection officielle et de leurs droits les plus élémentaires. En dernier recours, il a tenté une évaluation de son cas pour une délocalisation mais sans succès. Du fait de sa situation administrative, de sa nationalité, il n’existe pas de procédure établie pour son cas et pour les ressortissants iraniens en règle générale. En effet, les relations diplomatiques et politiques entre le Liban et l’Iran sont très complexes et soumises à des pressions intra et intergouvernementales. 

Ainsi, le 31 octobre 2022, il installe un abri de fortune qu’il partage avec un ami co-détenu iranien et il entame une grève de la faim devant le siège de l’UNHCR pour faire entendre son cas et pour demander une relocalisation afin de rejoindre son épouse qui ne cesse d’interpeller les organisations compétentes et les administrations susceptibles de faire avancer sa demande depuis Oslo (Norvège).

Depuis 18 jours, Peyman n’avale rien à part de l’eau, le 17 novembre 2022, Beyrouth. Déjà très affaibli, il ne sait pas combien de temps il tiendra sans aide ni support médical mais il veut tenir le plus longtemps possible. À ce jour, Peyman Karimi a mis fin à son action suite à un malaise. (Audrey M-G pour les Répliques).

Aucune administration, organisation ni ONG n’ont répondu à ses requêtes, se murant dans leur silence ou se renvoyant la balle. Le 21 Octobre, suite à un malaise, Peyman doit faire intervenir la Croix Rouge Libanaise pour être reçu par un médecin. Il confiera à notre consoeur Victoria C. Werling que les forces de sécurité du bâtiment, qui se doivent de porter assistance et secours aux réfugiés qui se trouvent dans le périmètre, n’appelleront jamais d’ambulance et qu’il devra le faire de lui-même. Le manque de considération pour sa condition physique qui se dégradait fortement depuis quelques jours et la non-assistance à personne en danger ont eu raison de son action. Il décide donc de mettre un terme à sa grève de la faim sans pour autant taire ses revendications. Au bout de 22 jours, Peyman Karimi alias Nick est toujours à la recherche d’une lueur d’espoir et de retrouver très prochainement Marianne. 

Quand on lui demande s’il pense que la Révolution en cours dans son pays va renverser le régime et ouvrir de nouvelles perspectives d’avenir, son regard s’illumine :

« Bien sûr que ça va réussir ! C’est une question de temps. Imagine-toi une révolution menée par des femmes contre un régime autoritaire et patriarcal, c’est littéralement un doigt d’honneur à la figure. J’aime mon pays, je rêve d’y retourner pour célébrer sa liberté et la chute du régime avec les miens ».

Au bout de 18 jours de grève de la faim, Peyman Karimi aka Nick est toujours à la recherche d’une lueur d’espoir et de retrouver très prochainement Marianne. Beyrouth, le 17 novembre 2022. (Audrey M-G pour Les Répliques).

À l’heure où est publié cet article, l’UNHCR, Amnesty International et l’HRW (Human Rights Watch) n’ont toujours pas répondu à nos sollicitations. Condamné à vivre dans cette « zone d’attente », Peyman est retourné vivre dans son appartement beyrouthin toujours dans l’attente d’une prise en compte de sa demande.

Audrey M-G.

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