Laélia Véron : Maîtresse de conférence, podcasteuse et chroniqueuse

Elle est à la fois Maîtresse de conférence en langue Française, podcasteuse, chroniqueuse (dans Arrêt sur Image jusqu’en septembre 2020), écrivaine, enseignante en prison et twittos aguerrie que vous avez pu découvrir à de nombreuses reprises sur Les Répliques.

Mais qui est vraiment Laélia Véron ? D’où vient ce goût inconditionnel pour l’enseignement et la transmission de la langue Française, la littérature et la science du langage ? Nous sommes allés à sa rencontre pour un entretien exclusif.

  • Vous êtes Maitresse de conférences en stylistique et langue française, pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste le/la stylistique svp ?

C’est la stylistique ! (pour l’instant l’Académie n’a pas essayé de modifier l’usage en « le » stylistique…) C’est toujours un peu compliqué de résumer sa discipline mais je vais essayer. La stylistique est une discipline qui se situe entre la littérature et des sciences du langage et qui se rapproche plutôt de l’une ou de l’autre selon les projets de recherche.

L’approche « scolaire » de la stylistique (celle des concours des recrutements d’enseignant•e•s par exemple) étudie le style d’un auteur ou d’une autrice littéraire (le style de Hugo, de Duras) en mobilisant des outils des sciences du langage (par exemple l’analyse du discours, l’énonciation, la pragmatique, etc). On reste alors dans l’idée d’« un » style singulier un peu abstrait.

Une étude stylistique plus poussée, telle qu’elle est menée dans la recherche, essaie de désingulariser ce style dans une démarche socio-historique, en l’étudiant par rapport à son époque, ses modèles (notamment scolaires), ses conditions de production (par exemple des maisons d’édition), les courants littéraires en vigueur, des choix politiques et idéologiques mais aussi l’histoire de la langue (ce que fait par exemple le chercheur Gilles Philippe, dont les livres sont formidables), etc.

Après, la question est de savoir si la stylistique doit se cantonner à un corpus littéraire ou non – pour un de ses fondateurs, Bally, ce n’est pas le cas. Selon lui la stylistique est l’étude « des faits d’expression du langage » liés à une affectivité et une sensibilité qui ne sont pas forcément littéraires. La chercheuse Laëtitia Gonon a choisi ainsi d’étudier un corpus non littéraire, le traitement journalistique du fait divers, avec des outils stylistiques. Personnellement, j’ai fait ma thèse sur un corpus littéraire d’auteur (Balzac), en mobilisant l’analyse de discours, mais je tends à dépasser ce corpus d’auteur et élargir mon champ d’études. C’est dans cette perspective d’élargissement que je travaille avec Maria Candea (co-autrice du livre Le français est à nous, aux éditions La Découverte). C’est une grande question de l’après-thèse : quel objet d’études on choisit, mais aussi dans quel champ de recherche. J’aimerais continuer à étudier le discours littéraire, mais en étudiant la spécificité de ce discours (et de sa conception de la langue et du style) par rapport à d’autres types de discours (et d’autres visions de la langue et du style).

Si ces questions disciplinaires et épistémologiques vous intéressent, je conseillerais deux très bon articles en ligne d’Eric Bordas (mon directeur de thèse, pour ne rien cacher) « Que serait une sociostylistique ? », COnTEXTES ; « Stylistique et sociocritique ». Littérature, n°140 (numéro Analyse du discours et sociocritique). Je ne partage pas toutes ses conclusions, mais je trouve qu’il pose extrêmement bien ces questions méthodologiques et épistémologiques.

  • Vous êtes également podcasteuse pour Parler comme jamais et anciennement chroniqueuse dans ASI. En dehors de votre enseignement, pensez-vous que les chroniques tv est un plus permettant de diffuser plus largement tous les aspects de la langue française ?

Je pense que le travail de chercheuse ou de chercheur est d’abord d’essayer de mener une recherche de qualité, mais aussi de travailler à diffuser et à vulgariser ce travail, pour qu’il soit accessible, intéressant, voire utile pour tout le monde (ou presque !)

C’est l’intérêt du travail d’enseignant-chercheur/d’enseignante-chercheuse : faire de la recherche mais aussi enseigner, l’enseignement est une première diffusion de la recherche. Mais nous pouvons aussi essayer d’explorer d’autres voies que les voies académiques (même si elles sont aussi nécessaires !) ; c’est Mathilde Larrère qui m’avait convaincu de l’intérêt d’aller sur twitter, ma collègue Maria Candea travaille depuis longtemps avec les médias, etc.

Pour répondre plus précisément à la question, les chroniques sur ASI pouvaient montrer, illustrer à mon avis l’intérêt de l’étude de la langue et plus largement des SHS, montrer qu’elles ne sont pas décorrélées du monde social mais peuvent aider à le comprendre, à l’analyser (voire à le changer ?) C’est dans la même perspective que nous avons créé, avec Maria Candea, le podcast « Parler comme jamais » (sur Binge audio), pour rendre la recherche en linguistique et stylistique accessible (et intéressante) à un public qui peut-être ne la connaissait pas ou ne se pensait pas concerné.

  • Avec Maria Candea vous avez récemment écrit le manuel : « Le Français est à nous » aux éditions La Découverte. Pensez-vous que la langue française est actuellement en danger ?

La langue française ne fait pas partie des langues menacées, dans ce sens qu’elle n’a aucun risque de s’éteindre prochainement même si elle subit l’omniprésence de l’anglais et qu’elle voit son influence reculer dans divers domaines. Elle est parlée par plus de trois cent millions de locutrices et de locuteurs, une « langue en danger », c’est quand les langues ne sont parlées que par quelques dizaines de locutrices et de locuteurs ! Ça ne veut pas dire qu’elle ne pourra jamais devenir une langue minoritaire, ou une langue de plus en plus exclue de certains domaines très importants (la recherche scientifique par exemple), une langue amoindrie culturellement, etc.

Donc non, la langue française n’est pas en danger de disparaître, de n’être plus parlée ; on peut l’aimer, et vouloir la parler, l’enseigner, la diffuser sans abuser de métaphores catastrophiques, et sans être non plus dupe de sa baisse d’influence.

Mais souvent quand on parle de « menaces » contre le français, on pense aux réformes de l’orthographe (alors que les réformes du code écrit sont normales, elles accompagnent à l’évolution de la langue), à quelques emprunts de mots étrangers, aux jeunes qui parleraient forcément mal, alors qu’à mon avis les menaces, si menaces il y a, résident plus dans le choix de certaines politiques économiques (le budget de la culture, le budget du CNL, centre national du livre par exemple, le manque de moyens dans l’école publique) et géopolitiques (la hausse des frais d’inscription pour les étudiantes et étudiants extra-communautaires, ce qui menace les échanges francophones).

  • Vous êtes également enseignante en prison. Le rapport avec les prisonniers est-il différent qu’avec des élèves en école ? Et qu’est-ce que cette expérience vous apporte au quotidien ?

Les étudiant•e•s en détention sont d’abord pour moi des étudiant•e•s, comme à la fac (d’ailleurs je m’adresse à eux de la même manière, par exemple je les vouvoie).

J’utilise quelquefois les mêmes supports en détention et à la fac. Malgré cela, bien entendu, pas mal de choses sont différentes : le public que j’ai en détention n’a souvent pas le même âge, pas le même parcours social qu’à la fac, les conditions d’enseignement sont différentes, ce que viennent chercher les gens est différent (des cours, des échanges, de simples bouffées d’air, des moments d’évasion).

Et puis je ne vais pas mentir, même si on crée à l’école un cadre de confiance à part dans l’établissement pénitentiaire, on n’oublie quand même pas qu’on fait cours avec une alarme. C’est une expérience qui m’apporte énormément au quotidien, que ce soit du point de vue pédagogique, social, personnel. Ce n’est pas toujours facile, mais c’est toujours enrichissant.

  • Pendant la période de confinement (en mars) avez-vous pu continuer à voir vos élèves prisonniers et/ou rester en contact avec eux ?

La période de premier confinement a été particulièrement difficile parce que nous n’avons eu (en tout cas je n’ai eu) aucune consigne et aucun outil spécifique de « continuité pédagogique »… Je crois que chaque centre scolaire a bricolé comme il a pu : certain•e•s collègues ont fait des cours passés via la chaîne interne de la télévision, d’autres ont fabriqué des journaux, des cours, des exercices, qu’ils et elles ont fait passer par l’AP (l’Administration Pénitentiaire).

Pour ma part, j’ai travaillé sur des supports et des exercices et des lettres qui étaient transmis par des membres de l’AP qui continuaient à intervenir (et que je remercie, car cela leur a fait du travail supplémentaire dans une période difficile). Enfin il faut saluer l’implication d’autres extérieurs (les visiteuses et visiteurs de prison, les intervenantes de diverses religions) qui ont fait beaucoup pour maintenir le contact (radio, courrier, etc).

Pendant le deuxième confinement, les cours n’ont pas repris en groupe mais en individuel seulement. L’accès aux cours est donc très limité et certaines personnes détenues n’ont quasi pas pu avoir de cours depuis mars dernier.

  • Enfin, vous être très présente sur les réseaux, Twitter en particulier et fréquemment citée par Les Répliques. D’où vous vient ce sens de la punchline ? De votre métier ou plus de votre tempérament?

Je ne savais pas que j’avais le sens de la punchline ! S’il existe, ça doit venir aussi bien de mon tempérament que de mon métier – j’ai fait ma thèse sur « le trait d’esprit dans La Comédie humaine de Balzac », de fait c’est l’étude de la punchline dans le roman du XIXe siècle ! Comme quoi, twitter n’a (presque) rien inventé.

Propos recueillis par Les Répliques.

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2 Commentaires sur “Laélia Véron : Maîtresse de conférence, podcasteuse et chroniqueuse

  1. Burnat says:

    Bonjour,

    Je vous suis régulièrement et aime énormément votre page. Je vous souhaite de continuer longtemps à conscientiser les esprits par le rire, les punchlines et autres écrits pertinents. Merci infiniment.
    Ps: juste pour info afin d’employer un vocabulaire plus approprié (et aussi travaillant pour l’administration pénitentiaire) on ne dit pas « prisonniers » mais détenus et on ne dit pas prison mais établissement pénitentiaire 😉 très bonne continuation, je vous souhaite le meilleur pour 2021. Fraternellement votre 🙂

    • Les Répliques says:

      Bonjour,
      Merci beaucoup pour votre commentaire et le vocabulaire 😉
      Passez également de très bonnes fêtes de fin d’année, nous vous souhaitons toute la réussite possible pour 2021 🙂
      A très bientôt,
      Les Répliques

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