« Mon agresseur m’a soulevée au-dessus d’un pont… et l’État a fini le travail en me jetant de ce pont ! » : #LaVoixDeKhadija récit d’un double traumatisme

Les Répliques est allé à la rencontre de Khadija, victime de violences et de viols de la part de son ancien compagnon et qui n’a pas été convoquée à son propre procès. Accompagnée pour cette interview de Maître Pauline Rongier, sa nouvelle avocate, elles luttent pour obtenir un nouveau procès après ce double traumatisme. Un témoignage difficile que nous avons souhaité partager avec le plus grand nombre afin de faire évoluer la situation de Khadija.

#LaVoixDeKhadija

Maître Pauline Rongier à gauche – Khadija à droite – © DR

Bonjour Khadija, en 2017, vous engagez une procédure judiciaire contre votre ancien compagnon violent. Pouvez-vous nous expliquer votre histoire ?

Khadija : Je vivais en couple dans une maisonnette un peu isolée du centre-ville de Limoges. Mon ancien compagnon me frappait en permanence… Il m’attrapait par les côtés de la tête et me frappait à coup de genoux. Il m’avait promis que je « mangerai à l’aide d’une paille » : effectivement, j’ai fini par devoir me nourrir avec une paille tellement j’étais bleue et meurtrie de partout !

Il était plus grand que moi en taille, il levait mes bras en l’air et me tapait au niveau des côtes, très fort. Il a essayé de me balafrer, il me braquait avec une arme, me mettait des coups de crosses, il m’a tailladée le poignet droit avec une lame. Étant boucher, il savait manier les couteaux… La vue du sang l’excitait et lorsque j’étais bien tuméfiée, que je ne pouvais même plus tenir debout tellement il m’avait cognée, lorsque mon sang coulait, il me forçait à avoir des rapports sexuels. Il m’allongeait sur le côté et entrelaçait fort mon corps pour me violer. Aucun de nos rapports n’a été consenti. Jamais nous n’avons eu un rapport sexuel sans qu’il ne m’ait démolie avant. Et parfois même après. Pour assouvir son plaisir de me torturer il me faisait prendre des douches froides. Je voyais mon propre sang couler et avec le pommeau de douche il frappait sur mon crâne. J’avais toujours peur de mourir en me cognant contre le mitigeur. Parfois après tout ça il me sortait dehors en slip et soutien-gorge, et avec toujours cette peur qu’il me tue…

Et puis un soir, il pensait que j’avais parlé aux policiers. Il m’a amenée au commissariat de Limoges. Il cherchait à savoir si je l’avais « balancé ». A l’aller, il m’a menacé, frappé et tabassé. Il avait son opinel dans sa sacoche. Tout le long du trajet il m’a mis des coups de poings et des coups de genoux. Mon sang coulait et je m’efforçais de ramasser l’herbe pour m’essuyer le visage. Là il me suspend par-dessus un pont et me mord la jambe.

J’ai vraiment cru que j’allais mourir, ce soir-là encore. J’ai réussi à m’en sortir, mais j’ai compris qu’il allait finir par me tuer tôt au tard, que j’étais une proie vivante.


« La qualification d’actes de tortures et de barbarie doit être réservé aux pires agissements dont la nature humaine est capable, ce qui n’est pas le cas des actes reprochés`. Il est incompréhensible que des actes si graves aient pu être requalifiés en simples violences ».

Maître Pauline RONGIER


Khadija, vous décidez alors de porter plainte. Maître Rongier, quelles suites va donner la justice à cette affaire ?

Maître P.R : Une instruction est ouverte pour viol et pour « tortures et actes de barbarie » et permet de corroborer toutes les déclarations de Khadija malgré les dénégations du mis en examen. Les expertises médicales montrent que Khadija est couverte d’hématomes sur tout le corps, qu’elle a les côtes fracturées, qu’elle a une alopécie au niveau du crâne (compatible avec des cheveux arrachés), une cicatrice au niveau de l’arcade, un oedème et des hématomes de l’oeil, une trace de morsure, des lésions dentaires, des entailles dans le dos etc.

On propose à Khadija de faire une reconstitution avec les policiers de la scène du pont et tout est compatible avec ses déclarations : la hauteur du pont, la profondeur de l’eau, la présence d’une pierre à l’endroit exact décrit par Khadija.

Des images de vidéosurveillance sont récupérées et montrent une scène d’une rare violence au cours de laquelle son agresseur lui assène des coups de pieds dans le ventre et dans les côtes. Une expertise psychiatrique du mis en examen est réalisée et l’expert conclu que le mis en examen présente une personnalité psychopathique et qu’il a confié avoir des envies de meurtre envers Khadija. Au terme de l’instruction, le juge a considéré qu’en dépit des dénégations du mis en examen concernant le viol, la parole de khadija, précise, circonstanciée et constante quant aux actes sexuels subis devait être retenue comme fiable.

Le juge a également considéré qu’il y avait suffisamment d’éléments pour démontrer que les violences subies par Khadija présentaient une gravité exceptionnelle lui ayant causé une souffrance aiguë dépassant celle qui découle des violences de droit commun et qui devaient donc être qualifiées de tortures et actes de barbarie.


Pourtant, les faits « d’actes de barbarie et de torture » vont être requalifiés en « violences ». Comment est-ce possible ?

Maître P.R : Je n’étais pas encore l’avocate de Khadija à ce moment-là mais il ressort de la procédure que le mise en examen a fait appel de la décision du juge d’instruction. La chambre de l’instruction, (juridiction d’appel) a confirmé le renvoi pour viol mais a requalifié les actes de torture et de barbarie en violences avec une motivation très surprenante. Ils ont considéré que « la qualification d’actes de tortures et de barbarie doit être réservé aux pires agissements dont la nature humaine est capable, ce qui n’est pas le cas des actes reprochés ». Il est incompréhensible que des actes si graves aient pu être requalifiés en simples violences.


« Un jour, je découvre dans la presse locale un article sur un procès pour viol où la victime est absente et je comprends que la victime, c’est moi. »

Khadija

Khadija, vous aviez demandé à assister au procès ?

Khadija : Pour moi, c’était une évidence que j’y assiste ! J’avais d’ailleurs répondu à toutes les convocations du juge d’instruction.

Mais un jour, je découvre dans la presse locale un article sur un procès pour viol où la victime est absente et je comprends que la victime, c’est moi. Aussitôt, j’appelle le Tribunal de Limoges et on me passe la greffière de la cour d’assises à qui j’explique que je n’ai pas reçu ma convocation. Je fonds en larmes : c’est mon procès, c’est moi qui dois être là. La greffière me répond « ce n’est pas vos larmes qui vont m’atteindre ». Ce sont des mots qui ne passent pas. Je n’ai pas arrêté d’appeler. Je leur disais « je suis là et je suis vivante ! ». J’étais à Paris, le procès était à Limoges.

Apprendre mon procès comme ça, ça m’a fracassé. Le fait d’avoir dénoncé ce qui m’était arrivé était déjà énorme pour moi. J’ai ensuite participé à toute l’enquête, toute l’instruction. Tout ça pour être exclue du procès et n’être même pas entendue par les juges… Ils ont continué sans moi, et ils ont acquitté mon agresseur pour les viols. En lisant ça dans le journal, j’étais comme morte.


Khadija, vous vous rapprochez donc d’une association, Elle’s Imagine’nt et de Maître Pauline Rongier, une avocate engagée et experte dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Est-ce bien cela ?

Khadija : Oui, ma première avocate était commise d’office et n’a pas voulu continuer sa mission. Je n’avais plus d’avocate. J’en cherchais une pour le procès mais c’est difficile d’avoir une avocate à l’aide juridictionnelle pour un procès dans une autre ville.

Quand j’ai appris le procès et l’acquittement, j’étais toute seule. J’ai eu besoin de soutien et j’ai contacté l’association Elle’s Imagine’nt. Ils m’ont ensuite conseillée de rencontrer Maître Rongier. Je me suis sentie tout de suite soutenue par mon avocate : c’est devenu aussi son combat.


Maître RONGIER, quels sont les recours à ce stade ?

Maître P.R : Le droit n’en prévoit pas contre un arrêt d’acquittement, ni pour une victime présente à l’audience, ni pour une victime absente parce qu’elle n’a pas été convoquée. Mais les conséquences de l’irrégularité commise sont tellement graves que nous avons tout de même exercé des recours, pour que les hautes juridictions puissent se prononcer sur ce déni de justice et sur cette absence de recours. Les victimes, elles aussi, doivent voir leur droit au juge respecté.

Nous avons donc fait appel de l’arrêt d’acquittement. Notre appel a été déclaré irrecevable mais nous avons fait un pourvoi en cassation contre cette décision et notre pourvoi en cassation vient d’être déclaré recevable par la chambre criminelle de la cour de cassation. C’est une première victoire. Cela signifie que la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire devra ainsi examiner la situation : l’audience est prévue le 31 mars. Dans ce cadre, nous déposerons une question prioritaire de constitutionalité en espérant que le Conseil constitutionnel puisse également se prononcer sur cette question.

Nous avons également exercé une autre forme de recours qui s’appelle l’opposition, et qui n’est pas non plus ouvert à la partie civile en matière criminelle. Nous n’avons toujours pas eu de retour de Limoges sur ce second recours, que nous avons pourtant fait il y a plus de 2 mois…

Nous pouvons aussi engager la responsabilité de l’Etat mais ce n’est pas le premier objectif de Khadija qui veut un nouveau procès.


En tant que citoyen et lecteur comment peut-on vous aider concrètement ?

Khadija : Par le biais de la pétition à signer en CLIQUANT ICI. Et j’ai besoin que les associations et les citoyens me soutiennent et partagent le hashtag #lavoixdekhadija ! J’envisage aussi de faire un rassemblement. Vous pourrez vous joindre à nous, à Paris ou bien à Limoges. Suivez-nous sur les réseaux. J’aimerais qu’il y ait du monde, pouvoir faire du bruit. Je veux juste mon procès. Rien de plus. J’ai besoin d’entendre le mot « condamné ».

Je ne suis pas allée au procès parce qu’on ne m’a pas convoquée. Pas parce que j’avais peur ! Aidez-moi à partager la pétition, à diffuser le hashtag ! Je veux montrer à d’autres personnes qui n’osent pas parler, que c’est possible. Je peux leur ouvrir un tout petit peu le chemin peut-être…

Parlez-en à vos voisins, vos collègues de travail, votre fleuriste, votre boulanger… à tous. Et si quelqu’un s’est retrouvé dans la même situation que moi un jour, qu’il n’hésite pas à nous contacter.

« L’insuffisance de la justice a obligée Khadija à se propulser, malgré elle, devant ce que certains appellent un « tribunal médiatique ». »

Maître Pauline Rongier


– Comment vivez-vous cette médiatisation de l’affaire ?

Khadija : Je suis une fille discrète. Je n’ai pas voulu ça. Je n’ai pas voulu médiatiser cette affaire. Mon agresseur m’a soulevée au-dessus d’un pont… et l’État a fini le travail en me jetant de ce pont !

Mais je ne lâcherai pas, je veux mon procès. Je suis vivante ! Je suis obligée de m’afficher. Ce n’est pas sain mais ils ont été sans pitié. Je ne voulais pas faire le buzz mais la justice ne m’a pas laissé le choix. Heureusement j’ai la tête sur les épaules et, coûte que coûte, je ne faiblirai pas !


Et vous, Maître, comment vivez-vous cette nécessaire médiatisation ?

Maître P.R : Il y a une difficulté immense à laquelle Khadija se trouve confrontée : c’est de devoir s’exposer. Elle s’expose dans les médias, sur les réseaux sociaux. Elle y est contrainte pour que les choses avancent et mon rôle est aussi de l’épauler mais ce n’est pas du tout ce qu’elle souhaitait. Khadija aurait voulu un procès dans une Cour d’assises, et à huis clos !

Alors qu’elle avait fait tout ce qu’il fallait pour que cette affaire soit jugée exclusivement dans une enceinte judiciaire, l’insuffisance de la justice l’a obligée à se propulser, malgré elle, devant ce que certains appellent un « tribunal médiatique ». On voit bien que même lorsque la victime porte plainte, qu’elle se constitue partie civile, que même lorsque l’infraction n’est pas prescrite, il y a souvent quelque chose qui bloque en ce qui concerne les affaires de violences conjugales et les affaires de viol. Nous avons besoin du contre-pouvoir des médias et des réseaux. Heureusement que nous l’avons. Mais notre objectif reste une reconnaissance en Justice.


Khadija, votre avocate est à vos côtés. Que vous apporte ce soutien ?

Khadija : Mon avocate m’apporte un soutien immense ! Je parle librement avec elle. Je me sens écoutée, enfin ! Elle se bat pour moi juridiquement et plus encore. C’est mon avocate depuis fin septembre, donc après le procès et j’aurais aimé qu’elle le soit depuis le début de la procédure.


Que peut-on vous souhaiter pour la suite ?

Khadija : Juste d’entendre le mot « condamné ». Ensuite je pourrais me reconstruire…. Là je ne peux pas avec ce double traumatisme. Parfois, je me dis que c’est un cauchemar. Je paye le prix fort mais je me dis que ça aboutira peut-être à quelque chose de beau. Souhaitez moi juste d’avoir mon procès aux assises. Je penserai à chaque personne qui m’a tendu la main.


Pour soutenir Khadija, signez la pétition en cliquant ici.

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6 Commentaires sur “« Mon agresseur m’a soulevée au-dessus d’un pont… et l’État a fini le travail en me jetant de ce pont ! » : #LaVoixDeKhadija récit d’un double traumatisme

  1. Deslandes :

    J’ai créer un Collectif de Femmes contres les violences conjugales. Je veux être au courant des suites et différentes actions.
    Je suis Khadija !!

  2. Stef.G :

    Courage à cette femme un jour ce pourtis sera condamné….la loi est injuste
    Pour ma part une affaire classe sans suite faute de preuve pourtant c’est une véritable ordure et j’ai partager 2 ans de ma vie avec lui et il a détruit le sang de mon sang…..chaque jours elle détruit sa vie un peu plus car elle narrive a passer au dessus de ces agressions
    Ne lâchez rien JAMAIS

  3. Ahmed :

    Purè
    Purée ,c est un film d’horreur ,son histoire.impossible a lire 😥.courage khadija ,justice sera faite

  4. Nehal :

    Je vous souhaite beaucoup de courage !!! C’est grâce à des actions comme la vôtre que les choses changeront ! Bravo

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