La guerre au Yémen : rencontre avec Pascal Boniface

Depuis mars 2015, l’Arabie Saoudite a pris la tête d’une coalition militaire pour affronter et « éliminer » la rébellion Houthi qui avait pris le contrôle d’une partie du Yémen. On dénombre déjà plus de 10 000 morts dont parmi eux une majorité de civils.

Pour mieux comprendre la situation et les enjeux de cette guerre, nous sommes allés à la rencontre de Pascal Boniface directeur de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques, l’IRIS.

Pascal Boniface vient de publier « L’Atlas des relations internationales » aux éditions Armand Colon et « La géopolitique illustrée » (Eyrolles).

Bonjour Pascal Boniface, quel est votre constat sur la situation au Yémen depuis le début de la guerre en mars 2015 ?

On ne peut que constater l’échec stratégique et moral de cette guerre lancée en mars 2015 par l’Arabie saoudite, et qui d’une campagne de bombardements aériens est passée à une intensification des combats sans obtenir une victoire militaire. Preuve en est la poursuite des combats. Le pays voulait démontrer sa force, mais a plutôt illustré son incapacité à vaincre un adversaire pourtant largement sous-équipé. Cette guerre lui coûte financièrement cher et altère son image. On a même évoqué un « Vietnam saoudien ». Sur le plan moral, le nombre de morts, la catastrophe humanitaire, les bombardements de populations civiles et d’équipements collectifs, sans oublier le déclenchement d’une épidémie de choléra, ont largement rejailli négativement sur l’image de l’Arabie saoudite.

Selon l’ONU, le pays « fait face à la pire crise humanitaire de la planète ». Êtes-vous d’accord avec cette affirmation ?

Les experts de l’ONU ont en effet évoqué à propos de la situation au Yémen la « pire crise humanitaire de la planète ». On sait que l’ONU est habituellement réticente à critiquer les États membres pris individuellement, ce qui confère plus de poids à ce rapport. Les affirmations de ses experts n’ont pas été démenties, ils n’ont pas d’agenda politique spécial et ne font que traduire les faits observés. Par ailleurs, le constat est largement partagé par la multitude d’O.N.G. présentes sur le terrain. On peut d’ailleurs remarquer que les pays qui évitent de frontalement s’attaquer à l’Arabie Saoudite ne nient pas la catastrophe humanitaire en cours.

L’ascension du prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman, de plus en plus présent à la tête du royaume va-t-elle changer la situation sur le terrain ? Les combats vont-ils selon vous s’intensifier ou plutôt s’amoindrir ?

C’est le prince héritier saoudien, Mohamed Ben Salman, qui a pris la décision d’intensifier la guerre et d’y lancer pleinement son pays. On peut estimer qu’il est en fait d’ores et déjà le dirigeant numéro un de l’Arabie saoudite et son accession au trône ne changerait pas la donne. Ce qui peut changer les choses, c’est qu’il essuie des critiques après l’assassinat de Jamal Khashoggi (si on ne peut juger l’émotion légitime suscitée par l’assassinat de ce journaliste, on peut que se demander pourquoi il a fallu ce facteur pour mettre en cause l’attitude de l’Arabie saoudite dans la guerre du Yémen, alors que le nombre de morts et de victimes était déjà largement important). Va-t-on ou non réduire ses marges de manœuvre ? Trump veut conserver son alliance personnelle avec lui. Cela suscite des remous au Congrès et dans les médias. La stratégie de MBS est visiblement de faire le dos rond et d’attendre que cela passe pour revenir à une situation business as usual.

Les Américains et les Français trouvent-ils un intérêt à ce que la guerre perdure ?

Non, ils n’y ont aucun intérêt parce que c’est une catastrophe humanitaire dont la responsabilité première incombe à leur allié saoudien. Le tout est de savoir s’ils ont suffisamment d’influence sur MBS pour l’amener à entamer de réelles négociations de paix. 

Enfin, pensez-vous qu’un processus de paix est possible à court terme ?

Tout dépendra du sentiment d’impunité dont bénéficie MBS. S’il pense qu’il n’y aura pas de pressions extérieures trop fortes et qu’il peut continuer ainsi, il n’y aura pas de réelle négociation. Ce qui peut l’amener à une vraie négociation débouchant sur la paix, c’est s’il a le sentiment que cela va contraindre les pays occidentaux à modifier la nature de la relation avec l’Arabie saoudite. À terme, le coût de la guerre pourrait être aussi un facteur d’arrêt des combats. 

Propos recueillis par Les Répliques

Pour suivre Pascal Boniface : twitter @PascalBoniface www.pascalboniface.com  

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